Compagnie : MOANINE CIRCUS
Durée de la pièce : 1h10
Texte : DAVID DRAKE
Traduction et adaptation : LAURENT LE BRAS
Mise en scène : XAVIER BERLIOZ, JEAN-MICHEL STEINFORT
Distribution : LAURENT LE BRAS

L'INTERNAUTE / TIJANI SMAOUI
Photos jaunies, vieilles pierres et fauteuils de brocanteurs. Il flotte comme un parfum de secret et de nostalgie dans cette petite salle du théâtre des Déchargeurs. Une cave du Marais, un lieu propice aux confessions les plus intimes. Pendant une heure, un homme seul va vous crier l'homosexualité. De la découverte à l'amour, du rejet à la maladie, ce personnage absolument quelconque raconte de petites tranches de vie. De sa propre existence bien sûr, c'est à dire celle d'un homosexuel américain qui a traversé les années 70 et 80, mais par la même, de toute une communauté. Le spectacle prend aux tripes parce que les neuf saynètes ont quelque chose de très personnel, de très anecdotique, et parce qu'au-delà du parcours individuel, on sent vibrer tout un pan de l'humanité.
Au travers du prisme homosexuel, David Drake, l'auteur de la pièce renvoie une image étrange et douloureuse de l'Amérique, et du rêve américain. La liberté ? Tu parles... Ah bien sûr, il y a eu San Francisco et l'apparente allégresse des années 70. Mais pour le bon peuple, chantonner YMCA n'a jamais signifié la tolérance. Non, ce qu'on retrouve, ou ce qu'on découvre dans cette pièce, c'est l'Amérique de Stonewall, le mythique soulèvement gay de 1969. Ce sont les doutes et les épreuves, de ces hommes à la sexualité "différente". C'est la naissance aussi d'une identité et la proclamation de la fierté gay. Et bien sûr le SIDA, venu les frapper dans l'indifférence générale, alors qu'ils croyaient enfin respirer. (...) Le sujet est grave, c'est certain, mais ne croyez pas que le spectacle soit pesant. Non, il exhale simplement l'humanité. Même quand le personnage hurle sa rage, on reste subjugué face aux mots forts, mais jamais mal à l'aise. L'auteur restitue l'air d'un temps difficile, mais il évite le pathos et quand il caresse des stéréotypes, c'est avec une autodérision et un humour qui détendent l'atmosphère. La mise en scène de Xavier Berlioz et Jean-Michel Steinfort est superbe. Ici, ni décor ni artifices, mais des jeux de lumière et de musiques qui plantent subtilement la scène, dans la pénombre d'une église, dans une salle de gym ou dans la fièvre malsaine d'un bar gay. La performance de l'acteur - Laurent Le Bras - est remarquable. Tout au long de ce monologue, ou plutôt de ce one man show de 65 minutes, Laurent Le Bras passe sans cesse d'un registre à l'autre. Touchant et souvent drôle lorsqu'il évoque l'enfance, les poupées Barbie et les Village People. Comme enragé lorsqu'il est question du rejet. Poignant, quand il songe au SIDA et à la disparition des amis. Oui, c'est vrai, ce texte est grave. Violent et cru par moments, poétique et léger à d'autres, il est magnifiquement servi par son interprète. Qu'ajouter, sinon que nous avons eu un vrai coup de coeur pour cette pièce. Elle parle à nos consciences, d'amour et de droit à la différence. Des sujets qu'on ne saurait cantonner à une thématique gay.